Publié le 8 avril 2026 Mis à jour le 11 mai 2026

À l’heure où l’Europe renforce ses exigences en matière de souveraineté numérique et de régulation des grandes plateformes, à l’heure où l’Australie, l’Espagne et la France semblent décidées à interdire l’accès des adolescents les plus jeunes aux réseaux socionumériques (RSN), nous avons voulu nous pencher sur la médiatisation de ces dispositifs devenus éminemment politiques. Éléments du quotidien concernant un nombre croissant d’individus, acteurs économiques majeurs, à l’origine d’un nombre incalculable de tentatives de régulation à l’échelle de la planète, jusqu’à leur faire jouer un rôle dans la géopolitique mondiale, les RSN s'imposent comme une évidence de notre temps. Et ce, au point de nous faire oublier une époque révolue où les mots Facebook, YouTube, Instagram ou Twitter n’évoquaient rien pour nous. L’expression même de “réseaux sociaux”, longtemps circonscrite à une branche de la sociologie traitant des réseaux relationnels, a pris une importance qui lui permet aujourd’hui d’être associée à un ensemble disparate de significations qui trouvent en partie leurs origines dans la façon dont les médias les ont présentés et dans les usages que nos sociétés en ont fait.

 
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La communauté scientifique alerte depuis longtemps sur les effets démocratiques et informationnels de la non-portabilité des données, de la dépendance technologique et économique à l’égard de plateformes extra-européennes et de l’absence d’une régulation avancée. Ces préoccupations s’inscrivent donc dans un contexte marqué par les récentes décisions législatives, les débats autour du Digital Services Act1 (DSA) et du Digital Markets Act2 (DMA), et les tensions entre acteurs publics et plateformes. Les RSN se présentent ainsi comme des infrastructures politiques disputées, au croisement du pouvoir, de la visibilité, de la gouvernance de l’espace public numérique, et de la question du “libre marché des idées” version néo-libérale revisitée de la liberté d’expression et fer de lance des PDG et fondateurs des RSN. 

À partir d’une analyse longitudinale de la presse française, notre étude remonte aux origines des RSN et enquête sur 20 ans de couverture médiatique par la presse quotidienne nationale (PQN). Notons que nous distinguons dans cette étude, à titre analytique, trois grandes générations de réseaux sociaux, chacune apparaissant à des moments différents et correspondant à des environnements technologiques spécifiques.
La première génération (Génération Web), apparue dans les années 2000 avec des plateformes comme MySpace, Facebook, LinkedIn, YouTube, Twitter ou Reddit, a été initialement conçue pour un usage sur ordinateur avant d’être progressivement adaptée aux smartphones. La seconde génération (Génération Smartphone) qui émerge autour du début des années 2010 avec Instagram, Snapchat ou Pinterest, est pensée dès l’origine pour un usage en mobilité, ce qui va impacter les formats de contenu et les modalités d’interaction. Enfin la troisième génération représentée par TikTok à partir de la fin des années 2010, repose sur les débits élevés permis par la 4G puis la 5G, favorisant les contenus vidéo. 

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Ce travail a été rendu possible notamment parce que les mots qui désignent ces marques de RSN telles que Facebook ou YouTube étaient originaux et n’avaient pas d’équivalent dans le répertoire langagier. Autrement dit, ce sont de très bons candidats pour des recherches par mots-clés dans les bases de données que nous utilisons. Cet état de fait permet un suivi extrêmement précis des articles qui mentionnent ces plateformes. Une exception toutefois, depuis 2023, il n’est plus possible de suivre les écrits concernant X (ex-Twitter). 
Nous avons constitué deux corpus. Le premier (“corpus spécifique”) contient l’intégralité des articles des 7 grands quotidiens nationaux que nous suivons sur 21 ans (2003-2024) et qui citent au moins l’un des 10 RSN que nous avons sélectionné (n=109262). Le second corpus (“corpus générique”) contient l’intégralité des articles qui mentionnent les expressions “réseau social” ou “réseaux sociaux” sans faire apparaître l’un de ces 10 RSN, sur la même temporalité (n=48528). Il convient alors de noter qu’une partie conséquente des articles que nous récupérons ne traite pas spécifiquement des réseaux socionumériques mais porte des traces de l'enchâssement rapide de ces dispositifs dans un grand nombre des dimensions de la vie sociale, témoins de leur naturalisation dans la pensée sociale en général et médiatique en particulier. 

En retraçant la manière dont les médias parlent des RSN depuis leur apparition, nous mettons au jour une évolution nette des discours, des hiérarchies thématiques et des imaginaires associés à ces plateformes. Parmi les types de discours qui se dégagent, nous parcourons tour à tour des textes qui rendent compte de l’usage dans la vie quotidienne et dans la culture populaire, d’autres qui soulignent leur poids économique et politique, d’autres qui les font intervenir dans les conflits de ce début de siècle ou qui pointent leur responsabilité dans certains problèmes sociétaux. Bien que chacun de ces RSN dispose de sa propre biographie, de sa propre place et de ses thèmes privilégiés, une lecture globale met en évidence des cycles communs. Présentés d’abord comme une innovation de plus ou comme un levier potentiel de libération de l’expression citoyenne, les réseaux socionumériques ont été portés par une rhétorique du progrès technologique et de la modernité. Leur modèle économique, fondé sur la captation des données personnelles et l’économie de l’attention, afin de vendre de la publicité et d’optimiser le temps d’utilisation, s’est progressivement imposé comme leur moteur central. Avec le temps, ces plateformes sont également apparues comme des outils de contrôle, de manipulation, de désinformation et de surveillance, révélant à la fois leur puissance de connexion et la fragilité de leurs promesses sociales et démocratiques. Ce glissement s’inscrit dans un mouvement de désenchantement croissant.

Auteurs et Autrices

Rédacteur et rédactrice
  • Pierre Ratinaud (LERASS, Université Toulouse 2 Jean Jaurès)
  • Brigitte Sebbah (LERASS, Université de Toulouse)

Contributeurs et contributrices (par ordre alphabétique)
  • Guillaume Cabanac (IRIT, Université de Toulouse)
  • Ophélie Fraisier-Vannier (IRIT, Université de Toulouse)
  • Béatrice Milard (LISST-Cers, Université Toulouse 2 Jean Jaurès)
  • Pierre Ratinaud (LERASS, Université Toulouse 2 Jean Jaurès)
  • Brigitte Sebbah (LERASS, Université de Toulouse)